Cette médecine électro-sceptique

Les cas ont beau se multiplier, les autorités sanitaires font preuve d’une étonnante volonté de ne pas se pencher plus sérieusement sur l’électrosensibilité, abandonnant les patients à des médecins eux-mêmes abandonnés.

« On sent que ça bouge, mais ça va doucement…» Porte-parole du collectif des électrosensibles de France (en passe de fusionner avec le Priartem), Sophie Pelletier a appris à se montrer patiente : la reconnaissance de l’électrosensibilité comme une maladie par les pouvoirs publics se fait par toutes petites touches, et plus par la force des choses que grâce à une quelconque volonté politique. D’autres pays, notamment ceux du nord de l’Europe, ont franchi le pas en l’inscrivant au tableau des maladies reconnues comme telles. Ce n’est pas le cas dans l’Hexagone, où l’on prend tout juste la peine de se pencher sur le problème.

Il y a un manque de publications scientifiques en France, ce qui fait la joie des opérateurs et des politiques qui ne veulent pas reconnaître ce qu’il se passe. déplore le professeur Belpomme, l'un des rares chercheurs à prendre le problème à bras le corps.
Seulement voilà : le nombre de personnes disant souffrir d’électrosensibilité augmente, même si aucun chiffre n’est disponible en France. En avril 2009, suite au Grenelle de l’environnement, la ministre de la Santé de l’époque, Roselyne Bachelot, semblait donc enfin prendre la mesure des « inquiétudes » existant autour de l’électrosensibilité. « Aucune des questions posées quant à l’utilisation des téléphones mobiles et à l’exposition aux antennes relais ou aux autres technologies émettant des ondes électromagnétiques ne doit rester sans réponse », affirmait-elle alors. Elle précisait aussi que les « souffrances » exprimées par les électrosensibles étaient « réelles ». « Et perturbent profondément l’existence des personnes se déclarant hypersensibles aux champs électromagnétiques. À ce titre, elles doivent être prises en compte. »
C’est ainsi que la ministre annonçait le lancement d’une grande étude sur le sujet, confiée à l’hôpital Cochin, et la création de 24 « centres investigateurs » – des hôpitaux désignés pour recevoir ce type de malades. Huit ans plus tard, les résultats n’ont toujours pas été rendus. « Nous n’en attendons de toute façon pas grand chose », précise Sophie Pelletier, selon laquelle le professeur nommé à la tête de cette étude est un électrosceptique notoire…

Que chacun se débrouille…
Officiellement, donc, on reconnaît à demi-mot qu’il existe un problème lié aux champs électromagnétiques, mais insuffisamment pour donner des consignes sur la façon d’y répondre. Une note du Directeur général de la santé (DGS), adressée aux différentes Agences régionales de santé (ARS), résume assez bien l’entre-deux dans lequel se trouvent les autorités sanitaires françaises. D’un côté, le DGS sait que « les acteurs régionaux du dispositif de santé (…) sont régulièrement sollicités sur les risques sanitaires des radiofréquences ». Mais, de l’autre, il se base sur les conclusions de l’Anses (1) pour affirmer que, « en l’état actuel des connaissances, « aucune preuve scientifique d’une relation de causalité entre l’exposition aux radiofréquences et l’hypersensibilité électromagnétique n’a pu être apportée jusqu’à présent ». »
Concrètement, comment doivent agir les médecins ? Exemple avec les certificats médicaux. En effet, il a été rapporté au directeur que « des patients indiquant être hypersensibles aux champs électromagnétiques sollicitent occasionnellement des certificats médicaux attestant de leur hypersensibilité ». Cela est important, notamment pour faire valoir son mal devant son employeur – bien que l’électrosensibilité ne soit pas inscrite au tableau des maladies professionnelles. La consigne est donc la suivante : « Les médecins seront à même d’apprécier au cas par cas l’opportunité de rédiger un certificat médical et de décider du contenu approprié.» Une belle phrase pour inviter chacun à se débrouiller par lui-même…
Les autorités sanitaires ne sachant pas sur quel pied danser, les médecins, qui n’ont jamais été formés sur des pathologies de ce type, se retrouvent donc livrés à eux-mêmes. Et au bout de la chaîne, c’est le patient qui en pâtit, car son sort dépendra en grande partie du praticien qu’il trouvera en face de lui. D’expérience, Sophie Pelletier sait que l’attitude des professionnels
de santé est très variable.

Cela va du médecin qui est un minimum informé et qui va chercher des solutions pour protéger son patient, au médecin qui nie purement et simplement l’existence de ce problème.Sophie Pelletier
Chacun fait avec son niveau d’information et en fonction de ce qu’il entend autour de lui et dans les médias – ces derniers étant majoritairement plutôt très sceptiques quant à l’existence de l’électrosensibilité. On peut ainsi retrouver chez des praticiens les clichés les plus éculés, comme en témoignent ces courriers écrit par un médecin du centre investigateur de Nantes que s’est procuré L’âge de faire. En avril 2015, il reconnaissait : « Nous voyons de plus en plus de patients atteints d’IEI [Intolérance environnementale idiopathique], qu’il s’agisse d’IEI-CEM [IEI due aux champs électromagnétiques] ou d’IEI-MCS (appelée en français syndrome d’intolérance aux odeurs chimiques) ».

Les ondes négatives du bio ?
Mais la multiplication des cas ne l’a pas incité à donner de la crédibilité aux malades. Il aurait même plutôt tendance à les assimiler, à demi-mots, à des écolo-bobo-anxio-dépressifs. Ainsi prend-il la peine de préciser à son confrère que :

Madame X a le profil de personnalité que l’on retrouve souvent dans ce type de pathologie avec des sympathies pour l’écologie, un régime végétarien depuis de nombreuses années.
Dans un compte-rendu de consultation de janvier 2016, il remet le couvert au sujet d’une patiente qui « dit être très gênée, depuis deux ans, par des épisodes de céphalés, vertiges et sensations de brûlures cutanées ; symptomatologie subjective, qu’elle attribue aux appareils de téléphonie, Wi-Fi et autres télécommunications, mais également aux tubes fluorescents, ampoules basse consommation, prises électriques et appareils ménagers comme les frigos et grille-pain ». Elle présente visiblement tous les symptômes de l’électrosensibilité et, encore une fois, ce médecin indique que « ces syndromes surviennent souvent sur des terrains prédisposés avec des antécédents d’anxiété ou de phobies, associés à une sympathie ancienne pour le « bio » ». On en serait presque à se demander si le bio n’est pas le principal responsable de l’électrosensibilité…

Des médecins désarmés
Le médecin n’est néanmoins pas insensible à la souffrance de ces patients. Ainsi indique-t-il être « particulièrement frappé par la grande détresse de beaucoup d’entre eux, les intolérants aux champs électromagnétiques étant encore plus handicapés que les intolérants aux odeurs, du fait de la quasi impossibilité d’une éviction de la nuisance alléguée ». Mais, face à ce mal, lui et ses collègues sont surtout « tous désarmés », reconnaît-il. L’électrosensibilité pose pourtant de sérieux problèmes personnels aux personnes atteintes. Les cas les plus graves mènent une vie d’exil permanent à la recherche des dernières zones abritées des ondes. Et pour les autres, c’est le maintien dans l’emploi qui pose notamment problème. Pour l’heure, ils doivent compter sur le bon vouloir de leur employeur pour aménager le poste et/ou leur lieu de travail. Les maisons départementales des personnes handicapées reconnaissent quant à elles de plus en plus régulièrement l’électrosensibilité comme un handicap. La nonchalance des autorités sanitaires est donc non seulement préoccupante, mais aussi particulièrement surprenante… Le docteur Belpomme s’est pour sa part fait une raison :

Il n’y a rien à attendre de la France, car nous sommes trop en retard. C’est pourquoi je travaille en lien direct avec l’OMS (Organisation mondiale de la santé, Ndlr). Pour que le dossier avance, il faudra multiplier les preuves scientifiques.Docteur Belpomme

Nicolas Bérard
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1 – Anses : Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.