Sous le tapis de Bure

Le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, a tenté d’accélérer le lancement du programme Cigéo (Centre industriel de stockage géologique). Son texte a été censuré par le Conseil constitutionnel début août, au motif qu’il s’agissait d’un « cavalier législatif », c’est à dire d’un amendement ne présentant aucun lien avec l’objet de la loi. Petite victoire pour les opposants, qui savent néanmoins qu’il sera beaucoup plus difficile de faire abandonner définitivement le projet. Car de ce programme – dont le coût est estimé entre 14 et 28 milliards d’euros – dépend en partie l’avenir de la filière nucléaire…

A Bure (Meuse), l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets nucléaires) projette en effet de stocker 10 000 m3 de déchets de haute activité (HA) et 70 000 m3 de déchets de moyenne activité à vie longue (MA-VL) par 500 mètres sous terre, au cœur d’une zone souterraine de 15 km2. Ces déchets sont à la fois les plus dangereux que l’on produise – les plus chargés en radionucléides – et ceux qui ont la durée de vie la plus longue. Pour ne parler que des pires, les HA, ils représentent 0,2 % des déchets nucléaires mais 96 % de leur radioactivité globale. Et certains éléments resteront radioactifs durant 16 millions d’années. Ces chiffres, qui sortent des échelles de temps habituellement prises en compte lors des constructions humaines, posent un très sérieux problème de responsabilité.

Le malaise demeure

L’Andra semble néanmoins en mesure de rassurer son monde : une fois enfouis, ces déchets ne présenteront plus de danger pour l’homme, assure-t-elle. L’acier, le verre, et le béton qui les enferment dans des sortes de capsules retarderont le relâchement des radionucléides durant plusieurs centaines d’années. Et lorsqu’ils se seront échappés, la couche d’argile prendra le relais. « Seuls certains radionucléides, très mobiles et à vie longue, pourront migrer jusqu’aux limites de la couche d’argile », affirme l’agence, qui estime que la radioactivité sera ainsi contenue pour « plus d’une centaine de milliers d’années » et que, en surface, « leur impact radiologique sera (alors) inférieur à celui de la radioactivité naturelle ».

L’Andra ne parvient pourtant pas à convaincre. Le malaise demeure… Une impression de cacher sous le tapis nos déchets les plus dangereux… Un sentiment de laisser un bien triste héritage aux générations futures. Les déchets resteront accessibles durant une centaine d’années, c’est à dire durant la durée d’exploitation du site. Le projet prévoit ensuite de combler les alvéoles dans lesquelles sont stockées les capsules, et de remblayer la zone souterraine. Il n’y aura alors plus d’accès aux déchets. Si, dans deux cents ans, un véritable traitement de ces déchets est découvert, il sera trop tard pour atteindre ceux qui auront déjà été enfouis.

« Il faut fermer les robinets »

Le malaise est d’autant plus grand que l’échelle de temps associée à ce projet est immense. Peut-on véritablement prévoir le comportement de ces déchets sur des périodes aussi longues ? Exemple : ceux-ci produisent de l’hydrogène, gaz hautement explosif et inflammable. Comment se comportera ce gaz à l’intérieur de la zone souterraine ? Que faire en cas d’incendie, ou d’explosion ?

Problème de l’échelle de temps, encore : comment prévenir les humains qui peupleront (peut-être) la zone dans 20 000 ans que des matières dangereuses se trouvent sous leurs pieds ? L’Andra évoque du « papier permanent comprenant la documentation technique » du site, ou encore un « centre de la mémoire [qui] perdurera sur le site ». Mais on comprend vite qu’aucune solution n’est réellement satisfaisante, et que l’Andra s’en remet au destin en affirmant que « chaque génération aura la responsabilité de contribuer à transmettre cette mémoire aux générations suivantes »…

Les opposants dénoncent aussi un projet pro-nucléaire. 30 % des déchets HA et 60 % des déchets MA-VL destinés à être stockés dans Cigéo existent déjà. Il reste donc de la place pour les déchets à venir, pour une durée d’environ 50 ans – à parc nucléaire constant. Pour Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire à Greenpeace, il s’agit donc d’« une réponse avant tout politique à la gestion des déchets nucléaires, pour faire croire qu’on peut continuer à [en] produire »(1). Selon lui, il est donc urgent « de fermer les robinets au lieu d’éponger ce qui déborde de la baignoire. »

Nicolas Bérard

1-Dans l’émission Le téléphone sonne, sur France Inter, le 5 août.