Le Brésil redécouvre ses plantes médicinales

Après avoir développé l’industrie pharmaceutique et balayé les savoir-faire populaires, le Brésil a décidé d’intégrer les soins par les plantes à son système de santé. Reportage dans une ville ouvrière, au laboratoire d’une association pionnière, dont les bénévoles travaillent depuis près de 30 ans pour rendre la phytothérapie accessible à tous.

Des tapis de plantes qui sèchent dans la première pièce. Un peu plus loin, des montagnes de bocaux remplis de feuilles et de fleurs, bien étiquetés. À côté, diverses préparations visqueuses, huileuses ou aqueuses. Un puissant et délicat mélange d’odeurs sucrées et fleuries pénètre nos narines et nous mène jusqu’à la pièce voisine. Là, des casseroles pleines de végétaux, de sucres, d’huile et d’alcool fument à gros bouillons : « Voici notre laboratoire, enfin… notre cuisine ! », présente Hilda, la chef d’orchestre des lieux. Nous sommes au laboratoire de l’association Fitovida, installée dans les locaux du Poste de santé de Barra Mansa, une ville ouvrière située à 2 heures de bus de Rio de Janeiro, au Brésil.

Des femmes de 35 à 70 ans, un homme et un enfant découpent, effeuillent avec soin et mélangent énergiquement les remèdes en devenir, sous le regard ferme et exigent d’Hilda. Cette ancienne travailleuse sociale, qui a pris sa retraite anticipée pour se consacrer au labo, coordonne toutes ces petites mains afin que la « magie » du « fabuleux potentiel moléculaire des plantes médicinales » opère. Une manière artisanale de fabriquer des médicaments, qui nous replonge dans le temps où, au Brésil, les connaissances sur plantes médicinales étaient vivantes et les savoir-faire partagés par tous.

Lutte contre les charlatans

Un temps qui n’est pas si loin : « Ma grand-mère connaît tout ça », témoignent les jeunes brésiliens du nord au sud du pays. Aujourd’hui pourtant, le Brésil arrive en sixième position sur le marché mondial des consommateurs de médicaments allopathiques. Le gouvernement, en lien avec les industriels pharmaceutiques, voulait faire du Brésil un acteur économique important sur le marché mondial du médicament, et donner ainsi l’image d’une société moderne et avancée. La lutte contre le charlatanisme était aussi à l’ordre du jour : il fallait protéger les consommateurs en certifiant le traçage des médicaments par l’Agence de vigilance sanitaire (Anvisa). Le Code Pénal prévoit que « qui exerce une médecine populaire, prescrit des substances, utilise des gestes et des mots pour faire des diagnostics et prodiguer des soins, peut être considéré comme guérisseur ou charlatan ». Et puni de ce fait. L’industrialisation du médicament a donc balayé une partie des charlatans, en même temps que les connaissances et savoir-faire traditionnels.

Mais les crises, environnementale d’abord, puis culturelle ensuite, ont attiré l’attention sur ces ressources : 25 % des médicaments du monde proviennent de la forêt amazonienne. Mais celle-ci, qui occupe 60 % du territoire national brésilien, est grignotée. Depuis le début des années 2000, les indices de déforestation et de conflits fonciers sont en effet alarmants : malgré l’engagement du gouvernement brésilien de réduire la déforestation de 80 % d’ici 2020, elle a en fait augmenté de 29 % entre 2012 et 2013.

Avec les arbres qui tombent, une immense pharmacie à ciel ouvert se consume. Sans la forêt, nous n’aurions pas découvert l’aspirine ni la quinine, ni même des dizaines d’antibiotiques et de tranquillisants. Aujourd’hui, ce sont les futurs médicaments qui sont balayés avant même d’être nés : les scientifiques estiment que moins d’1% des plantes à fleurs a été étudié en détail pour son potentiel médical. Depuis une dizaine d’années, le Brésil a donc lancé des actions pour revaloriser l’usage des plantes médicinales. Fragiles, mais encore ancrés partout dans le pays, les savoir-faire et les connaissances qui lui sont liées sont ainsi revendiquées.

Une politique nationale

En parallèle, la conscience du potentiel économique de la phytothérapie émerge au début des années 2000. En 2006, la Politique nationale des plantes médicinales et phytothérapies est créée, nourrie par le travail d’instituts scientifiques et technologiques. L’objectif est d’intégrer les plantes médicinales au système de santé unique (SUS) pour préserver la biodiversité brésilienne, développer l’industrie phytothérapeutique nationale et rendre accessibles au plus grand nombre les médicaments à base de plantes. « Rapprocher l’usage scientifique et l’usage traditionnel » devient la ligne directrice, afin de « crédibiliser la filière en même temps que d’éviter le charlatanisme », explique Glauco Kruse Villas Boas, coordinateur du Noyau de gestion de la biodiversité et santé (NGBS) de l’Institut des technologies pharmaceutiques. « Le but est de valoriser les connaissances populaires pour penser un système intégratif », insiste-t-il.

Le Poste de santé convaincu

« – Combien coûte votre sirop ? demande un homme tout juste arrivé au siège de l’association Fitovida.

  • 4 réais, répond fièrement Hilda. C’est le prix coûtant car chez nous, pas de bénéfice ! On est tous bénévoles.

  • Je vous en prends quatre, intervient une infirmière du Poste de santé voisin. Je vais l’essayer avec une patiente qui n’arrive pas à guérir. »

Pour Fitovida, c’est une première victoire que les médecins du Poste de santé soient convaincus de l’efficacité des produits à base de plantes fabriqués en cuisine par les membres de l’association. Cela leur permet de se démarquer des charlatans vers lesquels se tournent de nombreux pasteurs évangélistes. Ceux-ci n’hésitent pas à envoyer leurs ouailles extirper le « mal » qui les ronge à grands coups de décoctions !

C’est pourquoi les travailleurs de Fitovida sont « exclusivement bénévoles » explique Hilda, « pas de but lucratif ni religieux », souligne–t-elle. Un fonctionnement qui permet d’attester du désintéressement de l’association, ainsi que de fixer les prix au plus bas dans ce quartier populaire de la ville sidérurgique de Barra Mansa. Le travail de Fitovida, qui exerce depuis bientôt 30 ans, commence depuis peu à être valorisé, en même temps que le concept d’ « innovation » dans les « médicaments de la biodiversité » émerge, et que les acteurs s’organisent et se structurent en réseau.

Une certification trop chère

Mais ce grand mouvement porté par une volonté politique peine à s’ancrer vraiment dans la réalité. Douze plantes seulement sont remboursées par le Système de santé. Quant à la certification par l’Agence nationale de la santé (Anvisa), elle coûte cher, ce qui réserve la recherche et la vente des médicaments à base de plantes aux laboratoires pharmaceutiques. Pour les consommateurs, les prix en pharmacie restent élevés. Et pour les citoyens, les savoir-faire demeurent bloqués derrière les portes des laboratoires…

En théorie, Fitovida n’a donc pas le droit de vendre ses médicaments puisqu’ils ne sont pas certifiés par l’Agence. Pour contourner la règle, l’association colle sur ses médicaments l’étiquette « produits culturels ». Elle rentre ainsi dans les clous de la loi, dont l’une des lignes directrices est de « promouvoir et reconnaître les pratiques populaires de l’usage des plantes médicinales et des remèdes maison ». « Tant qu’on peut vendre nos produits et continuer à soigner, même sans le dire, c’est très bien… », glisse Hilda. La prochaine étape : contrer les brevets déposés par les industries pharmaceutiques sur les plantes locales et les « innovations » végétales. Les moyens de l’association : déposer des brevets sur ses produits phares, « pour ne pas se faire voler les recettes ». En première ligne, le « Xarope », sirop réputé jusqu’à l’autre bout de la ville. « Le brevet est un cri, et c’est celui qui criera le plus fort qui gagnera », dit Hilda. Pas d’inquiétude de ce côté-là : elle sait crier !

Flore Viénot

Pour en savoir plus : L’Encyclopédie du développement durable sur la Politique nationale des plantes médicinales et phytothérapies au Brésil