Aux pompes funèbres, le marché fait sa loi

Les croque-morts indépendants sont de plus en plus rares : quelques grands groupes avalent la concurrence, tirant la profession vers les « produits » les plus rentables. Rencontre avec un retraité des pompes funèbres, et entretien avec l’Association française pour l’information funéraire.

Il en est passé des cortèges depuis que Jean Alemanus a créé ses pompes funèbres, en 1976. Croque-mort trop sentimental, il n’a duré que vingt ans dans le métier. Enterrer des gens – des enfants parfois – qu’il avait côtoyés, en restant dans la peau du professionnel, droit comme un i et sans verser une larme, ça lui mettait le cœur en capilotade. Dans les séminaires de pompes funèbres, il passait pour un tendre. « Pour moi, un mort, c’était M. ou Mme Untel. D’autres me disaient : « Pour nous, ce sont des numéros de dossier ! » »

Quand il s’est lancé, après avoir été fabricant de meubles puis assureur, c’est sa belle-sœur fleuriste qui lui a dit qu’il y avait quelque chose à faire dans la petite ville ouvrière de Saint-Auban, dans les Alpes-de-Haute-Provence. L’entreprise de pompes funèbres la plus proche était à une vingtaine de kilomètres. Dans les villages, c’étaient les agents communaux qui portaient les cercueils, creusaient et enterraient. Les familles achetaient les cercueils en ville ou chez certains menuisiers locaux. À l’époque, les maires avaient la responsabilité du service funéraire et pouvaient choisir de le gérer directement ; de créer une régie publique ; de le déléguer à une entreprise à qui ils accordaient le monopole géographique ; ou encore de laisser des sociétés proposer librement leurs prestations. « Je suis allé voir le maire, qui m’a dit : « D’accord, mais il ne faudra pas oublier le service public. » »

Pendant vingt ans, Jean Alemanus a donc fait du commerce – « il y a un marché de la mort ! » – tout en accompagnant de son mieux les proches des défunts. « Si une famille paniquait à 3 heures du matin, elle m’appelait et j’y allais. Je connaissais bien tout le monde. Je savais qui avait un peu de sous et qui trimait. S’ils voulaient trop dépenser, je les freinais : « Est-ce que vous croyez que votre papa serait content de voir que vous vous endettez comme ça ? La douleur ne doit pas vous égarer. Si le cercueil ne vous semble pas assez beau, on peut le cacher avec un drap. » » Le vieil homme fait part de sa fierté devant la reconnaissance que lui témoignent, aujourd’hui encore, ses anciens clients. Son beau-fils, qui a repris l’entreprise, fait aussi « du bon travail », même s’il n’est plus indépendant : il a vendu à OGF, le premier groupe funéraire de France, qui rachète à tour de bras les petites entreprises et contrôle 25 % du secteur. Contacté au téléphone, il se dit « désolé de ne pas pouvoir répondre sans l’autorisation du service de communication à Paris ». « C’est moins familial qu’autrefois », commente Lucette, l’épouse de Jean. Celui-ci acquiesce, mais ne critique pas les évolutions du métier. « À la campagne, les grands groupes doivent respecter leurs clients pour garder bonne réputation. Et puis, on dit que les pompes funèbres sont chères, mais ce sont les gens qui choisissent des produits chers ! »

Permanences téléphoniques

Michel Kawnik n’est pas de cet avis. En 1988, l’un de ses amis proches perd son père. L’ami se trouve à l’étranger et charge Michel d’entamer les démarches. « Je suis allé voir la première société de pompes funèbres venue et je lui ai demandé des devis, des prix avec des explications. On m’a répondu que je n’avais pas à poser de questions, que c’était la loi. J’ai trouvé ça inacceptable. »

Quelques années plus tard, Michel Kawnik fonde avec quelques amis l’Association française pour l’information funéraire (Afif). Ils sont aujourd’hui sept bénévoles qui assurent les permanences téléphoniques et animent le site internet de l’association. « Les familles sont déstabilisées, elles ne sont pas en état d’être critiques quand elles font appel aux pompes funèbres, explique-t-il. Elles ne savent pas ce qui est obligatoire et ce qui ne l’est pas. Or, 80 % des entreprises agissent sans aucune morale commerciale. Nous conseillons donc aux personnes de prendre l’annuaire, d’appeler plusieurs entreprises en posant des questions précises, et de ne se déplacer que si la société leur a répondu de façon transparente. » L’association répond à 10 à 15 appels par jour… Et a dû faire face à quelques tentatives d’intimidation. « Nous avons reçu des petits cercueils en carton avec des messages comme « Afif, on aura ta peau »… Ça nous a encouragés à continuer : ça montre qu’un petit organisme peut désorganiser ce qui a été mis en place par les entreprises en termes d’entente sur les prix, et de désinformation. » L’Afif estime que les funérailles sont actuellement facturées, en moyenne, 25 à 30 % plus cher que la valeur réelle des prestations.

Le privilège communal, mis en place en 1905 à la suite de la séparation entre l’Église et l’État, visait à protéger les familles en garantissant l’existence de services funéraires accessibles à tous. Mais dans bien des cas, le monopole géographique accordé par les maires à certaines entreprises a viré au traitement de faveur, sur fond de corruption et de financement de la vie politique par le secteur privé. « Des sociétés puissantes comme la Lyonnaise des Eaux ont eu toutes facilités pour imposer leurs prix aux autres, qui avaient obligation de leur acheter les cercueils et d’utiliser leurs corbillards », explique Michel Kawnik. En 1993, la loi a ouvert le secteur à la pleine concurrence. « Pendant quelques années, on a vu des effets bénéfiques avec une baisse des coûts, poursuit le président de l’Afif. Mais çà n’a pas duré. »

Gros sous

La fin du monopole communal a entraîné la fermeture de nombreux opérateurs publics – régies, sociétés d’économie mixte ou sociétés publiques locales – qui n’avaient plus assez de morts à enterrer pour faire face à la concurrence du privé. Le secteur funéraire public n’est toutefois pas à l’abri des affaires de gros sous. En 2015, la Chambre régionale des comptes épinglait le train de vie mirobolant de la direction des Pompes funèbres intercommunales de Grenoble : frais de bouche de près de 50 000 euros par an, salaires mensuels de 20 000 euros… Malgré ces dépenses, l’entreprise publique affichait une bonne santé financière. Il ne faut pas s’étonner que le marché de la mort aiguise les appétits !

En 1995, la Lyonnaise des Eaux vend le groupe Pompes funèbres générales (PFG), dont elle était actionnaire majoritaire depuis 1979, à Service Corporation International, le plus grand croque-mort des États-Unis et du monde. PFG possède alors sa fabrique de cercueils, sa marbrerie, ses premiers crématoriums, et a racheté dès l’entre-deux-guerres des entreprises de pompes funèbres reconnues. En 1998, toutes les sociétés du groupe fusionnent sous le nom d’Omnium de gestion et de financement (OGF). En 2004 et 2007, OGF passe successivement sous le contrôle de fonds d’investissements américain et luxembourgeois, avant d’être acheté par l’oligarque Mikhail Fridman, redoutable homme d’affaires, devenu la 4e fortune de Russie. Depuis, le groupe continue d’avaler la concurrence. La Confédération des professionnels du funéraire et de la marbrerie affirme que les indépendants, qui représentent aujourd’hui 50 % du marché, reçoivent tous les jours des appels téléphoniques de grands groupes qui souhaitent les racheter (1). Cette concentration, qui s’ajoute à la puissance du lobby funéraire, n’est pas sans conséquences sur les choix proposés aux familles et sur l’évolution de la législation.

Pollutions : la France plus laxiste que ses voisins

Le cas de l’incinération est parlant. En quelques décennies, les mentalités ont largement évolué en faveur de cette pratique : 30 % des défunts sont aujourd’hui brûlés, contre 1 % en 1980, et la tendance ne fait que s’accentuer. Les crématoriums constituent donc un investissement d’avenir pour les entreprises – OGF en possède 72 sur les 167 que compte la France. Or, l’Afif relève que seuls une trentaine, au total, sont équipés de filtres pour retenir les particules polluantes issues du corps, des amalgames dentaires et du cercueil. Ces filtres, déjà en vigueur dans la plupart des pays européens, ne seront obligatoires en France qu’à partir de 2018. « L’obligation a été repoussée plusieurs fois, regrette Michel Kawnik. Le mercure des amalgames dentaires, après avoir été brûlé, retombe en fines gouttelettes sur le potager du voisin ! Je comprends très bien les associations qui luttent contre l’implantation d’un crématorium. »

La France a une autre particularité : elle est l’un des seuls pays européens à autoriser la crémation de corps ayant subi des « soins » de thanatopraxie – retrait des liquides et injection de produits chimiques, afin que le défunt garde un aspect « vivant » durant quelques jours. Restreinte en Europe à des cas particuliers, cette pratique venue des États-Unis se développe au contraire en France, sous l’influence d’actionnaires américains investis dans les pompes funèbres, d’un effet de mode, des délais lorsque les crématoriums sont surchargés, et de l’insistance des entreprises qui voient là l’occasion d’augmenter leurs marges. Problème : les produits injectés se retrouvent ensuite dans l’air en cas de crémation, ou dans les nappes phréatiques si le défunt est inhumé. « Certaines entreprises proposent systématiquement la thanatopraxie sans expliquer aux familles de quoi il s’agit, proteste Michel Kawnik. Dans la plupart des cas, c’est inutile : les hôpitaux ont des chambres réfrigérées et à domicile, on peut louer une rampe pour conserver le corps. Le froid est une technique moins onéreuse et moins polluante. »

On voit mal, dans cette course aux profits, comment les groupes qui dominent le marché accepteraient de développer des funérailles alternatives : des cercueils en carton plutôt qu’en chêne massif, la transformation du corps en humus (lire p. ) plutôt que la crémation dans un équipement coûteux… La question du modèle économique des entreprises est donc au cœur de la recherche de funérailles plus écologiques.

Lisa Giachino

  1. Sud Ouest, Obsèques : les grands groupes grignotent le marché, même en Gironde, 19 février 2016.

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