Aux petits soins de la mangrove

Reportage dans le delta du Saloum, où la mangrove, véritable nurserie pour les poissons, protège les terres cultivables de la salinisation. Une association sénégalaise coopère avec les villageois pour protéger cette forêt au pied marin.

Cinq mulets et quatre petites carpes sont regroupés sur le sable, à côté d’une bassine en plastique rassemblant du matériel de pêche. Quelques mètres plus loin, Yakhya sort de l’eau, en enroulant son épervier (1) autour du bras, les yeux rivés sur le petit butin de la journée. « C’est terminé pour aujourd’hui, on retourne au village », décide ce sexagénaire, las des huit heures de pêche en plein soleil, sur cette plage de l’île de Sakhor, au nord du delta du Saloum, au Sénégal. « Habituellement, j’en pêche un peu plus et j’en revends au village », ajoute-t-il. Aujourd’hui, il a juste ce qu’il faut pour un bon repas qu’il partagera avec ses proches. Sur le chemin du retour, Yakhya raconte l’île à l’époque où il n’arborait pas sa petite barbichette blanche : « Quand j’étais enfant, j’allais avec mon père pêcher derrière la mangrove. Il y avait beaucoup de poissons et tout le village en vivait. » A cette époque, la mangrove, marais maritime constituée essentiellement de palétuviers, entourait complètement l’île et s’étendait sur la totalité du delta du Saloum. « Nous ramassions aussi les huîtres accrochées aux racines des palétuviers », ajoute-t-il en réajustant la bassine, soigneusement posée sur sa tête. Autour de lui, pas un seul palétuvier en vue, pas même à l’horizon. Simplement du sable, blanchi par une fine couche de sel superficielle.

Répercussions sur le maraîchage
La mangrove, c’est une nurserie maritime. C’est là, abrités par les racines des palétuviers, que les poissons vont se reproduire et que leur progéniture va grandir. Agent de développement sur le delta du Saloum, Martial Samb a observé durant sa carrière les difficultés économiques croissantes des populations, en lien avec la dégradation de leur environnement. « La disparition de la mangrove est la première cause de la raréfaction des ressources halieutiques dans le delta », assure-t-il. Les sécheresses récurrentes des années 80 ont eu pour effet de diminuer la quantité d’eau douce déversée dans le delta, augmentant la salinité des eaux. Les palétuviers, qui constituent la mangrove, vivent dans une eau légèrement salée, mais meurent si la salinité est trop forte. « De plus en plus de palétuviers ont séché et sont morts, alors que dans le même temps, la coupe des palétuviers vivants par les populations insulaires augmentait », rapporte Martial. Le nord du delta, très accessible à l’homme, a vu sa mangrove disparaître totalement en moins de quinze ans. « Le phénomène a eu des répercussions directes sur le niveau de vie des habitants, non seulement par la diminution des ressources halieutiques, mais aussi par la salinisation des terres et des sources, rendant le maraîchage souvent impossible », explique l’agent de développement. Les feuilles des palétuviers ont la particularité de récupérer et stocker le sel, protégeant les terres à la fois de l’érosion et de la salinisation.
En traversant le delta en direction du sud, apparaissent les premiers palétuviers. Sur ces arbres étonnants, sortant de plusieurs mètres au-dessus de l’eau, racines et branches s’enchevêtrent et se confondent. La marée basse laisse apparaître des dizaines d’huîtres, accrochées à chaque pied. Les îles et bancs de sables se succèdent, plus ou moins boisés, mais toujours couverts de coquillages. Puis, les cours d’eau se font plus larges et plus profonds. Enfin, la végétation se densifie, jusqu’à ce que la mangrove ne laisse pour seul horizon que les cimes des baobabs millénaires.

Paille de charbon
C’est dans le village de Toubacouta, au sud-est du delta, un des endroits les mieux préservés, que se trouve le centre d’interprétation du Delta du Saloum. Celui-ci a été implanté en 2011, suite à la classification du delta dans la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Entre le bureau et le terrain, Mahécor Diouf, conservateur du patrimoine, ne voit pas les jours passer. « Nous avons beaucoup de travail ici, entre les missions de protection du site, de communication auprès des populations locales ainsi que des touristes. Notre objectif est de viser à la protection des patrimoines naturel et culturel du site », explique-t-il entre deux réunions.
Étendu sur 500 000 hectares et traversé par trois fleuves, le delta du Saloum comporte plus de 200 îles, neuf forêts classées et un parc naturel marin protégé. Y sont présentes environ 400 espèces d’arbres, 114 espèces de poissons, ainsi que plusieurs dizaines d’espèces de mammifères marins, mollusques et reptiles. Ce site exceptionnel constitue un petit paradis pour les ornithologues, qui peuvent y observer plus de 250 espèces d’oiseaux. C’est aussi le premier site mondial de reproduction et d’hibernation de la sterne royale. « La reconnaissance du delta par l’Unesco a permis de mobiliser des énergies pour veiller à sa protection et sa réhabilitation, notamment grâce à l’aide des associations, qui se sont vraiment engagées dans le reboisement, rapporte Mahécor. Il y a longtemps eu une pression infernale de la population sur la mangrove, qui est terminée aujourd’hui ».
Nébéday fait partie de ces associations de protection de la mangrove, nées l’année de la classification du delta au patrimoine mondial. Initiée par quelques militants écologistes, elle s’appuie sur une vision globale de la biodiversité, en croisant la protection de l’environnement à l’amélioration des conditions de vie des populations locales. « Le delta du Saloum est une zone qui a beaucoup de potentiel, où la bonne gestion des ressources peut profiter tant à l’environnement qu’au développement des populations », affirme Hibou Kaboré, co-fondateur de l’association.
De toutes les activités proposées par l’association, le charbon de paille est la plus emblématique. Clément Sambou, responsable du pressage du charbon, en rappel l’intérêt double pour l’environnement : « Qui utilise le charbon de paille protège deux fois la forêt : en plus de protéger des feux de brousse, on limite la déforestation nécessaire à la fabrication du charbon. » Pour se faire, la paille de la forêt est coupée, récupérée, passée en pyrolyse avant d’être mélangée à de l’argile puis compressée. « Les villageois sont employés pour la coupe de la paille et la carbonisation, qui sont faites sur place. Cette activité dégage d’importants revenus pour les populations concernées », rapporte Clément. Le charbon de paille coûte moins cher que le charbon traditionnel et se vend très bien sur les marchés locaux, à raison de plusieurs tonnes à l’année.

« Aujourd’hui ils prélèvent les huîtres au couteau »
Depuis sa création, l’association mène chaque année une campagne de reboisement, sur le territoire de Palmarin, au sud-ouest du delta. Objectif annuel : au moins dix hectares de mangrove replantés. « Ce sont des moments privilégiés de sensibilisation auprès de la population », relate Hibou Kaboré. Y sont abordées la problématique des plastiques ainsi que la bonne gestion de la mangrove. « L’exploitation des huîtres est plus raisonnée aujourd’hui. Avant, les gens coupaient les racines des palétuviers, aujourd’hui ils prélèvent les huîtres au couteau », témoigne le co-fondateur de Nébéday. La question des techniques de pêche responsables est aussi abordée. « Il y a encore beaucoup de travail, qui se fera sur plusieurs générations, si nous voulons que le delta retrouve sa mangrove, notamment au nord, admet-il. Mais il est très important aussi de mettre en place des règlements sur la pêche, notamment des quotas et des réserves protégées, pour permettre aux poissons de se reproduire et grandir. »

Benoît Vandestick

(1) Filet de pêche conique, garni de plomb, qu’on lance à la main.

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