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Dans la nuit du 19 au 20 janvier, pendant mon reportage dans la vallée de la Roya, au nord-est de Nice, j’ai été arrêtée et retenue à la Police aux frontières (Paf) de Menton. Je suivais six adolescents érythréens qui marchaient sur la voie de chemin de fer pour tenter d’échapper aux contrôles et prendre un train pour Nice (lire mon récit page 1 – numéro 116). N’étant pas titulaire de la carte de presse en raison de mon statut de directrice de publication, j’ai montré aux policiers une pièce d’identité, ainsi qu’un exemplaire de L’âge de faire où figuraient mon nom et mes fonctions. Ils ont tout de même décidé de me placer en garde à vue pour « aide à la circulation de personnes en situation irrégulière ». Après mon audition par un policier, et sans doute grâce aux nombreux appels de journalistes (merci à eux !) à la Paf et au Parquet, le procureur de la République a décidé de me libérer au bout de 9 heures. Il n’a pas entamé de poursuites à mon encontre, l’infraction n’étant pas suffisamment « caractérisée ».
Après coup, le procureur a justifié mon arrestation par les doutes qui planaient selon lui sur ma profession. Mais cette histoire de carte de presse n’est qu’un détail : les policiers m’ont signifié ma garde à vue sans remettre en cause le fait que j’étais journaliste. La réalité, c’est que des centaines de soldats, de gendarmes, de policiers et de fonctionnaires de justice sont mobilisés dans les Alpes-Maritimes pour traquer les migrants et réprimer ceux qui les aident, voire ceux qui s’y intéressent. Ils montent dans les trains en provenance de la vallée de la Roya pour contrôler les voyageurs, surveillent en permanence ses routes avec des jumelles, ouvrent les coffres de voitures, s’embusquent la nuit le long des voies ferrées. Avec la bénédiction de l’État, ils sont la main armée de la surenchère politique de Jean-Michel Prêtre, procureur de la République de Nice, d’Eric Ciotti, président du Conseil départemental des Alpes-Maritimes, ou encore de Christian Estrosi, président de la région Paca et de la métropole niçoise, pour qui faire primer la solidarité humaine sur l’idée de frontière est un crime. Ils baignent dans un discours qui fait l’amalgame entre migrants et terroristes.
Quand j’ai été arrêtée avec les jeunes Érythréens, une quinzaine d’hommes (et une femme) nous ont entourés en criant, pointant leurs armes sur nous, comme si nous étions de dangereux criminels. En découvrant sa prise, un jeune soldat pressé d’en découdre n’a pas caché sa déception :

Non mais regarde-moi ça : c'est des gamins ! T'es content d'en choper, et voilà ! Je veux des vrais bonhommes en face de moi, un fichier S !

Je me suis demandé comment l’opération lui avait été présentée, pour qu’il s’imagine trouver un « fiché S » se promenant sur la voie ferrée entre Sospel et Touët-de-L’Escarène. Une bonne campagne d’éducation populaire en direction des forces de l’ordre, voilà ce qu’il faudrait pour que soldats et policiers développent un esprit critique sur leurs missions…
Oui, bon, on peut toujours rêver. Quand j’ai été libérée, les policiers m’ont dit que pour éviter les ennuis, il fallait avertir la préfecture si je revenais en reportage dans le coin. J’ai répondu qu’ils étaient mal informés sur les droits et la liberté de la presse. Ça les a fait rire. Deux exemplaires de L’âge de faire sont quand même restés à la Paf de Menton. Peut-être seront-ils lus, par une longue nuit d’hiver ?
À quand une campagne de diffusion « Abonnez votre commissariat » ?

Lisa Giachino

EDITO de février 2017. Numéro 116 en vente ici

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