A La Villeneuve, la « grande famille » de la batucada

Dans ce quartier de Grenoble qui peine à s’émanciper de sa mauvaise réputation, un groupe de percussions répète 20 heures par semaine. Les parents, grands frères et grandes sœurs motivent les jeunes… et surveillent que les notes suivent à l’école. Reportage. Flore Viénot.

Les filles, écoutez moi ! Vous ramenez les instruments à la salle, et vous revenez ici avec les tissus qui manquent pour la déambulation de demain, ok ? Eh Dylan ! Arrête de crier comme ça, tu sais que je t’entends si tu parles normalement hein, je ne suis pas si vieille que ça…Imane
Effectivement, Imane n’a que 19 ans, mais les plus jeunes doivent lui obéir : elle fait partie des huit ados référents de la BatukaVi, le groupe de percussions brésiliennes du quartier de la Villeneuve, à Grenoble, dont font partie environ 80 enfants de 2 à 20 ans. Car cette batucada, c’est d’abord une grande famille, constituée de parents, de grands frères et de grandes sœurs, où le rapport hiérarchique est important et où on se mêle des affaires des uns et des autres. Tous les jours, Willy, l’initiateur passionné du projet et le chef d’orchestre de la troupe, parcourt à vélo le grand ensemble architectural qu’est son quartier. Entre chez lui et le local de l’association, il croise Anissa, à qui il rappelle qu’elle a un devoir à rendre en français le lendemain, Yannick, qui lui raconte les aventures de son frère, et il reçoit un coup de fil de Nour, qui cherchait une oreille attentive. Quand les notes ne sont pas bonnes à l’école, la famille BatukaVi cherche à savoir pourquoi, quitte à sanctionner parfois, et priver l’enfant de la prochaine représentation si c’est jugé nécessaire.
On nous a beaucoup reproché ce fonctionnement paternaliste et maternel, mais c’est la reproduction d’une cellule familiale qu’on peut avoir dans les quartiers…Et qui fonctionne.Willy

Une utopie qui faisait peur

La Villeneuve est un quartier où les Grenoblois du centre ville ne se rendent pas. Et sa mauvaise réputation n’est pas nouvelle : dès sa construction dans les années 1970, « l’expérience utopique » qui voulait rendre réelles la mixité sociale et la mixité culturelle faisait déjà peur, « les taxis osaient à peine s’y rendre ! », se souvient une habitante, enfant à l’époque. Le projet BatukaVi vient donc, lui aussi, de loin, des principes fondateurs d’où sont nés les murs de l’utopie de la Villeneuve, construite autour des neuf écoles appelées les « maisons », et qui étaient des espaces partagés par les enfants, les parents, les enseignants et les militants. Des sortes de cellules familiales élargies, donc, où les élèves bénéficiaient d’un enseignement adapté à chacun. « Ce qu’on vit dans la BatukaVi, ça ne s’éloigne pas beaucoup de ce qu’on avait vécu au sein de l’éducation nationale à l’époque », explique Willy, qui a vu naître le quartier quand ses parents sont venus s’y installer, alors qu’il était tout petit. « On veut faire profiter à nos enfants des belles choses qu’on a vécues ici », et qui peuvent exister encore, adaptées au contexte actuel.

Unique en son genre, le projet BatukaVi, né en 2010 de ce mélange d’origines, est une école de la vie. « Il fait trop froid Willy ! J’ai les doigts gelés ! Je peux plus jouer… » Dans les Alpes, à la station de ski de l’Alpes d’Huez, 25 jeunes en combinaison frappent sur leurs instruments et secouent leurs percussions dans le froid de l’altitude. Amin joue de l’agogo, la cloche nécessaire à une bonne session batuc’, et alors qu’il voudrait s’arrêter, Willy lui rappelle qu’il appartient à un groupe, et que sans lui et son instrument, le plaisir donné aux spectateurs n’y sera plus. Amin finit par reprendre sa cloche et rejoindre le groupe. « La BatukaVi, c’est aussi l’apprentissage du travail, de la souffrance parfois, et de l’effort surtout. On apprend que, des choses difficiles, naissent des choses positives ; alors que de la facilité, ne nait souvent pas grand chose », insiste Willy. « Ça a déjà pu me traverser l’esprit de lâcher la Batuc’, avoue Imane, l’ado référente. C’est exigeant, fatigant, stressant des fois. Mais je vois plus loin, parce qu’on mène des projets sur le long terme, et je m’y suis engagée. »

Parents et enfants signent une charte

Dans la fraicheur des 3 000 mètres de l’altitude alpine, lors de la Batuka’Ski, ou la chaleur des 40 degrés brésiliens de la Batuka’Rio, les 80 jeunes jouent, malgré tout. Parce que s’ils sont là, c’est qu’ils se sont engagés à aller jusqu’au bout. Avant d’intégrer la famille, chacun doit certifier qu’il adhère aux règles et grandes valeurs de la BatukaVi que sont le « travail », le « plaisir » et « l’engagement », en signant une Charte intégrant les parents qui doivent également adhérer et signer le contrat. Et si les parents sont partie prenante de cette aventure, ce n’est pas seulement parce que

L’objectif affiché, et bien réel, c’est changer l’image du quartier et créer du lien social, mais c’est aussi parce que c’est faire faire quelque chose d’exceptionnel à leurs gosses, les occuper 20 heures par semaine, en faisant une activité saine, et dans le quartier.Willy

Ce reportage écrit par Flore Viénot est paru dans notre numéro de l’été 2015 à lire dans son intégralité en commandant le numéro ou mieux ! en vous abonnant pour 20 euros par an.