Le « 100 % renouvelables » réaliste

Les ingénieurs de l’association négaWatt ont présenté leur nouveau « scénario ». Cette étude prospective démontre qu’il est possible de se passer de nucléaire et de pétrole à l’horizon 2050, sans toutefois « revenir à la bougie ». Stéphane Chatelin, directeur de l’association, répond à nos questions.

L’Âge de faire : Comment faites-vous pour établir le scénario négaWatt ?
Stéphane Chatelin : On regarde le plus finement possible comment on consomme l’énergie aujourd’hui dans les différents secteurs, et les services qu’elle rend : se déplacer, se chauffer, s’éclairer, utiliser des appareils informatiques, faire fonctionner des industries, etc. À partir des données actuelles, on peut prévoir les évolutions de cette consommation finale jusqu’en 2050 en fonction de l’impact de nombreux facteurs : l’augmentation de la population, la généralisation d’appareils sobres en énergie… On « remonte » alors jusqu’aux ressources nécessaires d’énergie primaire, en passant par les « vecteurs » d’énergie : gaz, électricité, combustible solide (charbon, uranium) ou liquide (pétrole). Ainsi, année après année jusqu’à 2050, on indique dans quelle mesure on peut répondre aux besoins de la consommation finale d’une autre manière.

L’Âdf : Quel est la finalité de votre scénario ? Se passer du nucléaire ?
S.C. : Notre objectif est plus global. On voit dans quelle mesure on peut mettre en place concrètement un paysage énergétique qui minimise les impacts et les risques liés. On pense au risque nucléaire, mais on prend également en compte les émissions de gaz à effet de serre, la pollution atmosphérique, la précarité énergétique, ou encore la question de la dépendance vis à vis d’autres pays.

L’Âdf : Que concluez-vous ? À quoi pourrait ressembler le paysage énergétique en 2050 ?
S.C. : On conclut qu’un modèle énergétique fonctionnant à 100 % avec des énergies renouvelables en 2050 est tout à fait réaliste. Notre modèle prévoit une sortie du nucléaire en 2035 sans pour autant compenser avec des énergies fossiles. Le charbon, puis le pétrole et enfin le gaz fossile seraient progressivement ramenés à des niveaux marginaux liés à des usages très spécifiques dans l’industrie. Le rythme de cette réduction serait piloté par la combinaison de la baisse de la demande et le développement des renouvelables.
L’éolien, appelé à devenir la première source d’électricité, et la biomasse solide, en particulier le bois, fourniraient chacun près d’un quart de la production, suivis par le photovoltaïque et le biogaz issu de méthanisation ou de gazéification, qui contribuent à hauteur d’un peu plus d’un huitième chacun. Le reste des besoins serait satisfait par un mélange d’hydraulique, de biocarburants liquides, de solaire thermique, de géothermie, d’énergies marines et de déchets. Grâce à la méthanation (1), nos voitures rouleront en partie grâce aux pics de surproduction de l’éolien et du photovoltaïque.

L’Âdf : Vous prévoyez cependant une forte baisse des besoins en énergie finale. Quel serait l’impact sur notre mode de vie ?
S.C. : Cette baisse massive de la consommation finale n’est pas liée à des efforts que l’on exigerait de la population en terme de qualité de vie. Elle est simplement liée à la sobriété et à l’efficacité : si, d’une part, nous adoptons tous des comportements qui évitent le gaspillage, et que d’autre part, nous généralisons à l’ensemble des appareils les technologies les plus efficaces en terme de rendement énergétique, alors nous ne sommes plus très loin d’une division par deux de nos besoins en énergie finale, à qualité de vie constante.
La responsabilité est collective plus qu’individuelle : développement du réseau ferroviaire, plan ambitieux d’isolation du bâti existant, aménagement des territoires pensé pour limiter les déplacements sont par exemple des mesures qui auraient un impact fort sur notre consommation énergétique, sans pour autant modifier notre qualité de vie… quoiqu’elle pourrait s’en trouver améliorée.

L’Âdf : Votre scénario implique par ailleurs des investissements massifs, notamment pour isoler l’habitat. Est-il réaliste économiquement ?
S.C. : Il faut effectivement un plan massif dans l’habitat, mais aussi des investissements dans les filières renouvelables, le ferroviaire… Mais il s’agit d’investissements : à terme, ils nous permettent de ne plus payer la facture liée à l’importation de pétrole, ou encore à l’entretien très coûteux des centrales nucléaires. Les investissements seront compensés par les économies d’énergies réalisées. Ainsi, à partir de 2030, le total des dépenses énergétiques annuelles (investissement, fonctionnement, importation) est moins important dans notre scénario que dans le cas où l’on ne changerait rien. En 2050, la mise en oeuvre du scénario négaWatt permettrait d’économiser 370 milliards d’euros cumulés. On peut y ajouter la création nette de 600 000 emplois, ainsi qu’une baisse très forte de la pollution atmosphérique, puisque les particules fines dues au transport routier seraient divisées par trois.

Propos recueillis par Fabien Ginisty

Cet entretien est paru dans le numéro 117 de mars 2017 en vente à 2 euros ici.

1 – Fabrication de méthane de synthèse obtenu à partir d’hydrogène, lui-même produit à partir d’électricité.

> La synthèse détaillée du scénario négaWatt 2017-2050 est disponible sur negawatt.org

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